Un texte, écrit aujourd'hui pour un projet mené par le Master Edition de Paris IV-Sorbonne, autour du fait divers, et que je partage avec vous:
10h02 — Je brûle. J’irai bientôt me fondre dans les enfers. Mais pour l’heure, c’est mon corps qui flambe. Chaque chose en son temps. La douleur m’inonde, elle noie ma peine en asséchant mes larmes. Mais pas la colère : elle tient bon celle-là, elle s’accroche et me colle à la peau. C’est que cette colère, je ne l’avais pas seulement en moi ; elle faisait partie de moi. Et on ne sépare pas un être de son essence, même dans la mort. Tiens, d’ailleurs, sous ce préau, ça pue l’essence. Pourtant, même cette puanteur hydrocarburée ne suffit pas à masquer l’infection de mes chairs qui brûlent. — Je tente un pas. C’est difficile quand on est comme enveloppée de papier sulfurisé, qui casse au moindre pli. Un pas quand même. Le premier sera pour toi, tendre garçon de huit ans mon neveu. Et cancéreux. Comment continuer à vivre le quotidien, comment prétendre boire manger dormir se laver sortir faire l’amour. Et travailler surtout. Après cela ? Ave Verum Corpus, vere passum, immolatum in cruce pro homine. Mais personne n’était là pour te sauver, toi, sur ton lit d’hôpital. Tellement maigre, tellement chauve, tellement minuscule dans l’immensité des machines qui t’entouraient et qui te dominaient. Qui n’ont servi à rien. — Deuxième pas pour toi mon papa. Tu pourras leur dire à tous, après, quand mon nom se conjuguera au passé, que je l’ai fait pour défendre notre école de la République, celle où l’enfant du peuple pouvait devenir fils de roi. Ça t’aidera peut-être à tenir ; sans doute pas. Mais qu’importe, puisqu’il faut donner du sens. Notre société exige du sens, alors donnons-lui, payons notre tribut et nous aurons enfin la paix. — Le troisième pas pour vous, mes élèves. Vous, dont je perçois à peine les cris à présent, masqués par le crépitement affamé des flammes. Je vous espère effrayés, affolés, et impuissants surtout. Ressentez à votre tour cette gesticulation face au vide, au-delà de toute utilité, au-delà même de l’ennui. Car enseigner aujourd’hui, c’est hurler dans l’infini désert, là où tout le monde entend mais où personne n’écoute. Vous serez déniaisés par la culpabilité qui pèsera sur vos âmes comme ma chair morte sur mes os. Si à cet instant je vous hais, c’est sans doute que je vous ai trop aimés. J’ai cru en nous. J’aurais préféré être indifférente, tout comme vous. — Mon dernier pas sera le mien. Car je veux finir de vivre ma mort pour moi, et moi seule. Plus de jugement, plus de retenue. Libérée de mon reflet dans le miroir social. J’ai trouvé dans le feu un écran qui me protège de moi-même. Ultime ironie d’un esprit en plein suicide. Mais tout est déjà bientôt fini, enfin.
10h03 — Je ne brûle plus. Mais je fume encore. La messe est dite, demain je serai morte. Corps perdu dans ce lit d’hôpital à Béziers, entouré de machines, brûlé au troisième degré sur quatre-vingt-quinze pour cent de sa surface. Le troisième degré de l’ironie, du cynisme, du mépris, auquel je n’aurai finalement pas survécu. Après mes obsèques, après la marche blanche organisée par mes collègues, un nouveau fait divers fera la une pour mieux masquer l’universelle indifférence. Alors seulement, il ne restera plus qu’à raconter comment mon suicide a fait long feu.

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