6 oct. 2011

L'artiste, le vertige et la chute.



Haven't laughed this hard in a long time / I'd better stop now before I start crying / Go off to sleep in the sunshine / I don't want to see the day when it's dying.


Elliott Smith n'aura pas couru le risque d'assister à l'agonie de sa dernière journée: il est tombé dans le sommeil à 13h36, suicidé de deux coups de couteau dans le coeur. De ses plongées dans la dépression aux rechutes dans l'héroïne et le crack, Smith s'était lancé dans une chute qui devait prendre fin le 21 octobre 2003. Se jeter du haut de cette falaise en Caroline du Nord, quelques années auparavant, tentative dont il réchappera in extremis, n'était finalement qu'une métaphore de sa propre vie et de sa condition d'artiste et créateur.




Dans Suicide, manuscrit qu'il dépose chez son éditeur dix jours seulement avant d'en finir avec sa vie d'artiste, Edouard Levé semble suspendre chaque mot lorsqu'il écrit:


L'équilibre me tient
La chute me révèle
Le rétablissement me coûte

(...)

Le temps me manque
L'espace me suffit
Le vide m'attire


Dans un monde et dans une société où tout nous retient, où un rien nous attache, l'artiste n'a d'autre choix que de lâcher totalement prise avec lui-même, de se laisser aspirer dans une chute vertigineuse vers l'insondable profondeur de son propre inconnu.




Yukio Mishima se donne la mort par seppuku le 25 novembre 1970, suite à sa lamentable tentative de coup d'Etat pour restaurer les traditions impériales d'un Japon fantasmé. Il n'est alors pas seulement un homme à l'honneur brisé. Il est surtout l'artiste qui a toujours tant aimé les mises en scène, et sa propre fin ne pouvait y échapper. Marguerite Yourcenar, qui vient de publier son essai Mishima ou la Vision du vide, s'exprime ainsi sur le plateau d'Apostrophes le 16 janvier 1981: "La mort de Mishima est l'une de ses oeuvres, et même la plus préparée de ses oeuvres."
Mishima, en se lançant dans ce projet politique insensé, a fait son choix. Il a plongé du haut de la falaise, à la rencontre de lui-même. Puis il s'est éventré, exposant ses tripes à son propre regard. Et peut-être y a-t-il lu:


Le bonheur me précède
La tristesse me suit
La mort m'attend.