Il n’était que censure, et tout ce qu’il retenait affectait son regard sur le monde. Pour quelques-uns il était artiste, mais pour beaucoup il était surtout rationnel. Lui aurait aimé donner raison aux premiers, sans pour autant renoncer au jugement des seconds. Il aurait bientôt trente-trois ans, et il était de ceux qui continueraient à compter les jours, car ceux-là marchent en dehors des pas de leur propre existence. Cette vie désincarnée était riche d’infinis possibles, mais elle le condamnait à un avortement existentiel, car il serait mort avant d’avoir vécu. C’était un rêveur en somme, mais un rêveur brisé, car il était incapable de comprendre sa part de fantasme, de faire le deuil de ses rêves en acceptant que tous ne se réaliseraient pas. Lui qui n’était pas encore adulte ne serait jamais prêt à ce renoncement. Sa courbe de croissance onirique s’était interrompue à l’adolescence, devant son incapacité à assumer des choix. Il ne se passerait donc jamais rien, car pour garder toutes les portes ouvertes, il s’interdisait d’en franchir aucune.
Chacune de ses années était pleine d’élans brisés, de désirs contenus, et alors que le cynisme le disputait à la frustration, son cœur se teintait d’une profonde couleur de tristesse et de mélancolie. Il était malgré tout capable de certaines fulgurances, une manière pour lui de compenser son immobilisme et sa passivité en les rendant moins insupportables. Là où beaucoup n’auraient pas eu assez d’une vie pour faire ce choix, il prenait comme un défi de se lancer sans autre forme de réflexion. Deux ans auparavant, la trentaine à peine entamée, il s’était levé un matin sous la pesante urgence de devoir faire le point. Cheminant à rebours de sa décennie passée, il avait alors pris toute la mesure de l’écart qui s’était creusé avec ses proches. Là où la plupart de ses amis s’étaient employés à construire une famille, il avait encore le sentiment d’avoir quitté le lycée la veille. Pourtant, à son âge, il savait bien qu’il ne lui faudrait pas dix ans pour que les premières atteintes du temps ne s’imposassent à lui. Conscient de ses capacités, il n’était jamais parvenu à les employer pour avancer ni se construire ; il se voyait comme une machine complexe livrée sans mode d’emploi. Insatisfait de sa vie, il l’était surtout de lui-même. Aussi, se relevant à peine d’une relation longue de sept ans, il décida de ne jamais se reproduire, pour ne pas avoir à lire ses échecs dans le regard de son enfant. Il mit moins d’une semaine à faire le choix d’une vasectomie, décision qui lui coûta beaucoup d’énergie, car il avait dû trouver un chirurgien complaisant et point trop cher à corrompre. Son existence se résumait ainsi à un assemblage bancal et disparate de choix un peu fous, et, comme de coutume, il ne lui fallut pas deux mois pour regretter celui-là.
Ces fulgurances ne s’en limitaient pas moins à nourrir l’illusion de la vie, et les portes qu’il avait tant pris soin de maintenir entrouvertes se refermaient pourtant toujours plus nombreuses. Même ses timides tentatives pour apprendre à profiter des plaisirs simples restaient vaines car, en s’interdisant de lâcher prise, il acceptait rarement de se laisser surprendre. Seul le regard des femmes déclenchait finalement en lui cette émotion vraie et immédiate, qui lui donnait pour un court instant le sentiment d’être en prise directe avec son existence. Il entretenait une relation presque animale à la beauté féminine, suivant son instinct et gardant à distance toute forme de rationalité et de norme sociale. Pour lui, les belles femmes ne sont jamais vraiment belles, car leurs sourires sont sans surprises. D’une manière générale, il ne remarquait pas les filles qui font se retourner les hommes dans la rue. Il se laissait en revanche volontiers émouvoir par une petite rondeur, comme par une légère asymétrie donnant tout son charme à un visage. Echappant pour une fois au filet de l’objectivité et de l’analyse rationnelle, il pouvait alors s’abandonner à la contemplation des jeunes filles depuis la terrasse d’un café comme du fond d’une rame du métro parisien. Une subtile coquetterie dans l’œil ou une petite dent mal alignée drapent les femmes d’un voile érotique qui suggère par transparence chacune de leurs blessures intérieures. Il chérissait tout particulièrement la rêveuse du Sogni de Vittorio Corcos ; il était prisonnier de son regard vénéneux, les paupières tombantes dont le fard peine à dissimuler les cernes. Sa moue de dédain léger, sa robe un peu négligée, comme oxydée : tout fait d’elle l’incarnation de cette beauté du diable qui repose son menton pour le fixer plus longuement, plus langoureusement, jusqu’au malaise. Il était troublé par ces beautés aux paupières lourdes, qui sont comme fatiguées de contempler leur reflet dans les imperfections du monde.
A cette époque il vivait seul dans un petit deux-pièces sous les toits de la rue Auguste Comte. L’immeuble formait l’angle avec l’avenue de l’Observatoire. D’architecture néo-gothique, il était très beau, tout particulièrement la porte cochère, sombre et imposante, enfoncée comme un blason dans une armure de briques. L’appartement quant à lui, n’était pas de la même noblesse ; il avait même des airs de rejeton bâtard d’un bâtiment trop élégant pour lui. Passée la porte d’entrée, l’étroit couloir aveugle hypothéquait des mètres carrés pourtant rares, et conduisait sans excitation à un salon auquel s’étaient greffés à droite un placard, deux petites plaques électriques et un réfrigérateur sur lequel s’empilaient quelques assiettes dépareillées. Posé sur une petite étagère au-dessus de l’évier, un four encrassé soutenait quelques ustensiles de cuisine et des couverts, négligemment glissés dans un verre opaque de calcaire. Cette pièce principale, plus habillée de livres que des quelques meubles ordinaires et mal assortis qu’elle abritait, s’ouvrait enfin sur une chambre, habitée seulement par un lit et une armoire. La salle d’eau, absente du temps où l’appartement n’était encore que deux chambres de bonnes indépendantes, était ici réduite à la portion congrue. Dans ce réduit humide où rien ne séchait jamais vraiment, on délaissait le confort pour s’abandonner à la plus stricte utilité. Il recevait rarement dans cet appartement, mais pas tellement pour son exiguïté. Plutôt parce que cela lui coûtait beaucoup de se sentir chaque fois contraint de justifier que celui-ci ne ressemblât ni à ses goûts, ni à ses envies. Il ne faisait en effet que louer meublé à une vague cousine dont ç’avait été le premier investissement dans la pierre. Il tenait de toute façon sa famille et ses amis toujours un peu plus à distance, qui lui renvoyaient une image négative de lui-même, hantée par le spectre de l’anormalité.
Le charme de l’appartement se résumait finalement à ses deux grandes fenêtres mal isolées qui plongeaient tout droit dans les jardins du Luxembourg. Il avait pris l’habitude d’y perdre son temps plusieurs après-midi par semaine, plus l’hiver que l’été d’ailleurs, lorsque les promeneurs s’y font plus rares et moins inquisiteurs. Son activité de relecteur et de correcteur pour une grande maison d’édition, bien qu’elle ne lui offrît pas toute l’aisance matérielle qu’il enviait parfois chez certains, avait ceci de précieux qu’elle lui ménageait du temps, qu’il employait le plus souvent à ne rien faire. En octobre, il avait eu le loisir de se laisser distraire par le spectacle d’un couple de buveurs qui s’imbibaient en tournant le dos au Sénat. L’homme et la femme avaient de toute évidence déjà basculé dans le troisième âge ; pourtant, ils n’avaient sans doute pas encore dépassé la cinquantaine. Au chevet du banc sur lequel ils commençaient à s’écrouler, la poubelle, qui dégueulait les cadavres de bouteilles, donnait la mesure des litres d’alcool absorbés. La rosacée qui ravageait leur visage clamait le manifeste d’années d’abrutissement alcoolique. La scène, qui l’avait amusé un moment, lui avait très vite inspiré du dégoût, car les deux ivrognes lui rappelaient ses propres tentations d’étouffer son extrême conscience de lui-même dans les drogues et les médicaments. Chaque fois, la peur de s’abîmer physiquement l’avait retenu. Il était en effet raisonnablement beau, avec des traits fins, non dépourvus d’une certaine noblesse, et une élégance naturelle dans la silhouette. Pourtant, lorsque l’on s’attardait sur les détails, une certaine antipathie suintait de ses quelques défauts. Son visage avait été taillé par des outils un peu trop aiguisés. Ses cheveux, plus châtain clair que blonds, étaient ternes et jamais très bien coupés. La profondeur des yeux, très noirs, se retrouvait abîmée par la colère et l’amertume. Enfin, certains rictus et une crispation dans ses expressions, trahissaient son inconfort et achevaient de briser l’harmonie de l’ensemble. Il était de ces hommes que l’on trouve beaux à les voir passer dans la rue, et qui se révèlent finalement ordinaires une fois dissipée l’illusion du premier regard.
Vingt ans auparavant, ses parents l’avaient encouragé à partir en colonie de vacances. Le séjour lui permettrait de se mêler un peu à des adolescents de son âge, lui ferait prendre l’air, et le sauverait surtout de l’ennui d’un quinze août à Paris. L’expérience se révéla désastreuse, et ce fut l’unique fois qu’il se laissa convaincre. Il était parti dans le Valgaudemar, au cœur de l’Oisans, un monde gothique où la luxuriance de la végétation affronte les massifs rocailleux, où les cascades cisaillent la montagne, ouvrant des brèches vers un univers fantasmatique souterrain, dont l’accès est farouchement défendu par d’épais et infranchissables rideaux d’eau. Les vallées y sont parfois si étroites, que certains villages n’aperçoivent pas le soleil pendant les mois d’hiver. L’été, les pierriers incandescents, brûlés par les ultraviolets d’altitude, semblent attendre toute la journée les pluies d’orage, et font rouler leurs éboulis lorsque le soir tonne et que les éclairs déchirent le crépuscule au-dessus de cette vie minérale. Il avait rejoint le groupe à Gap, où il était parvenu après une nuit épouvantable en train couchettes, et d’où il prit un car, serpentant sur les lacets de la route jusqu’au village de La Chapelle. Du haut de ses quatorze ans, il était le plus âgé, mais pas le mieux armé à apprécier la vie collective. La plupart des jeunes, ainsi que les deux moniteurs, étaient originaires du Sud, et nourrissaient de nombreux préjugés à l’endroit du parisien qu’il était, autant d’idées reçues qu’il entretenait en retour à leur égard, et qui avaient rendu tout effort de dialogue, si ce n’était impossible, du moins trop coûteux pour qu’il se donnât la peine de l’entreprendre réellement. Il n’avait que peu de goût pour les activités d’eau vive, qu’il envisageait plutôt comme un prétexte à exposer son corps au soleil, lui dont la peau si délicate n’en souffrait pas la morsure. Seule l’escalade, pratiquée le temps d’un après-midi à l’ombre de la paroi, lui avait procuré de la joie, le ramenant à ses souvenirs d’enfance, alors qu’il passait parfois des heures entières s’essayant à gravir le mur de vieilles pierres qui fermait le fond du jardin de sa grand-mère dans le Bessin. Ce n’était pas tant l’objectif que l’action même de grimper qui l’enthousiasmait, et le contact avec la roche nue, lisse ou râpeuse, parfois humide, alors qu’il cherchait une prise pour hisser son corps en tension, possédait cette sensualité qui naît de la communion avec les éléments premiers. Dans ces moments, alors qu’il se frottait à quelques infimes particules de l’infini nourricier qui nous abrite, il sentait qu’il touchait là le sens de sa vie. L’année suivante, il avait ressenti le même vertige sensoriel alors qu’il se masturbait au creux d’un petit val mousseux, suspendu en haut des falaises de Belle-Île-en-Mer, dominant le lointain de l’horizon d’azur entaché seulement par les grains du sable multicolore des petits bateaux de plaisance qui flottaient mollement au gré du vent. Ce jour-là, il avait joui de la même ivresse de solitude que Robinson faisant l’amour à sa branche d’arbre.
Dans son camp de vacances, peu enclin à maîtriser le maniement des pagaies, il n’avait pas tardé à se blesser. Lors d’une descente chaotique, son canoë avait chaviré, le plaquant contre le lit du torrent, où il s’ouvrit le genou. La blessure n’était pas assez grave pour justifier un rapatriement à Paris, mais suffisante toutefois pour nécessiter la venue du médecin de campagne, et surtout le dispenser d’activités de groupe pour le reste du séjour. Il avait pu dès lors en profiter pour musarder autour du campement, s’aventurant seul sur le sentier qui enlaçait le torrent, tandis que son genou blessé donnait l’apparence d’une jambe de bois. Cette montagne à vaches, à la lisière du minéral et du végétal, lui plaisait tout particulièrement, où la vie tumultueuse se bat contre un abîme vertigineux et inanimé dans une atmosphère raréfiée. Contrastant avec la force brute des éléments, la vie paraît s’y dérouler au ralenti ; les mouches elles-mêmes sont si lentes, qu’elle semblent coller à la main qui les chasse, et l’on peut les attraper sans peine ou même les couper en deux de la lame d’un couteau lorsqu’elles se posent près de l’assiette. Ce fut sur ce sentier qu’un événement survint qui bouleverserait sa vie. Alors qu’il cheminait paisiblement, ratissant ici et là de ses chaussures le chemin pour le débarrasser des pierres, un craquement le fit soudain sursauter, pareil au tapis de coquillages qui picote le pied du baigneur près du rivage. D’un mouvement réflexe, il soulagea la pression au bout de ses orteils, afin de rendre son pas plus léger. Soulevant son talon, il regarda par-dessus son épaule, mais il ne put hélas que constater le désastre : il venait d’écraser un gros escargot, émiettant sa fine coquille en une multitude de petits éclats qui formaient à présent une mosaïque, dont les volutes brunes et beige des marbrures se confondaient presque avec la terre sèche de la montagne. L’animal gisait de toute sa longueur au milieu de ce qui avait été sa demeure, son abri, et la bave qu’il rejetait en abondance semblait une tentative désespérée d’en recoller les morceaux. Cette blessure n’était pas fatale en elle-même ; mais, privant le gastéropode de son principal attribut de subsistance, elle le condamnait néanmoins à une mort certaine, laquelle devenait d’autant plus cruelle qu’elle n’était pas l’effet direct mais indirect de l’accident. L’enchaînement mécanique des causalités enfermait l’événement dans le filet d’une tragique fatalité, faisant par contraste ressortir la fragilité de l’existence qui nous anime. Son instinct poussait la bête à vivre, mais toute résistance paraissait bien vaine face à un sort scellé par un autre qui, dans sa maladresse et son incurie, l’avait précipité dans une douloureuse agonie. L’animal avait été changé en simple pierre, accélérant dans toute la raideur d’un couloir d’avalanche qui l’emportait vers un destin funeste.
A présent devenu adulte, caché dans les anfractuosités de sa demi-existence, il commençait à prendre la mesure des séquelles que cet incident, qu’il vécut comme un véritable drame, avait imprimées dans son inconscient. En écrasant cette coquille vingt ans plus tôt, il avait déclenché une vague qui n’avait cessé de déferler sur lui, essorant sa personnalité comme pour en éroder toutes les aspérités, polissant année après année les moindres reliefs de son caractère. Il avait condamné l’escargot, laissant lâchement à l’enchaînement des nécessités le soin d’en exécuter la sentence. Les hommes sont juges, le temps est le bourreau. Fort de cette certitude, il avait bâti une véritable métaphysique de la perte, érigeant cette dernière en principe fondamental et constitutif du sens de nos vies. A ses yeux, celle-ci n’était qu’une perpétuelle dépossession ; il suffisait d’une maladresse, et la perte serait abyssale. Dans le Valgaudemar, son cœur avait fait naufrage, et chaque fragment de la coquille formait une écharde plantée en lui, comme pour lui rappeler douloureusement l’ouragan de vanité qui nous emporte. Il fuyait chaque jour un peu plus l’échange, inquiet de l’abri fragile que représente la dépendance aux autres. Il cherchait un refuge, mais qui ne pût être dissocié de lui-même, de peur de s’en retrouver privé, comme l’avait été son escargot. Se confondre tout entier avec son terrier permettait de dénouer ce lien de dépendance, et cela le rassurait de pouvoir se dire qu’il ne survivrait pas un instant à la disparition de cet abri. Il comptait ainsi échapper au gouffre de la perte, à cet instant où tout bascule, lorsque l’on prend conscience que notre existence s’effondre, aspirée dans le tourbillon des causalités. Son corps serait donc sa demeure, et il y enferma sa vie si secrètement, que seuls lui en restaient les souvenirs, comme autant de miettes abandonnées d’un repas que l’on a caché aux voleurs et aux chiens. D’un moyen de communication, il transforma ce corps en une carapace dure et rigide, le privant dès lors de toute faculté d’expression. Il réduisit sa peau, ses os, son visage, à l’unique fonction de le protéger du monde extérieur, si bien qu’en lui, le vivant en vint à se fondre dans la minéralité de la coquille. Il soignait son corps comme une famille paysanne entretient sa maison ; là où l’usure quotidienne est circonscrite aux deux uniques pièces à vivre que sont la cuisine et la chambre à coucher, laissant intact le salon, protégé des ravages du temps pour garder précieusement les trésors des générations de labeur, il ne rechignait pas à user ses organes fonctionnels et vitaux, mais il prenait garde à préserver son enveloppe extérieure de toute atteinte. Il ne se sentait en sécurité dans cette enveloppe qu’à la condition que celle-ci parût inviolable aux yeux des autres, de la même façon que le salon, presque jamais habité, est pour le couple de paysans un temple de la richesse familiale, que l’on n’offre aux regards qu’à l’occasion des jours de fête et de célébration. Lui qui ne craignait aucune maladie grave, qui rongerait son organisme de l’intérieur mais resterait invisible aux autres, nourrissait pourtant une angoisse profonde devant toute pathologie, même mineure, susceptible de laisser une trace indélébile, comme une rature, sur son corps. Il redoutait par-dessus tout l’éventualité d’une mutilation, qui amputerait sa muraille d’une de ses enceintes de fortification, et laisserait pénétrer en lui, comme les Ottomans dans Byzance assiégée, le flot sacrilège des profanateurs de l’âme et du jugement d’autrui.
Au printemps il tomba malade ; une forte grippe, qui le laissa peu quitter son lit plusieurs jours durant. Son problème n’était pas tant une forme d’hypocondrie, qu’une somatisation extrême qui lui permettait de rendre tangible un mal auquel il lui fallait résister. Et la résistance fut ici héroïque, alors qu’enfermé chez lui par les premières journées de chaleur et de lumière, il côtoya le suicide. Pour la première fois, il s’essaya à l’écriture d’un poème testament, sans toutefois parvenir à surmonter les premières lignes.
Lorsque je serai mort le vent soufflera
Sécher vos larmes
Mort je serai les vers mangeront
Ma cervelle
Mangés les vers par les merles
Régurgiteront
Mes pensées dans le bec de leurs petits
Affamés
Et quand je serai mort
Maman Papa mourra aura pleuré quatre fois
Pour tout ce que jamais je ne serai aura été
A la relecture de ses notes, il les jugea maladroites, avant de les froisser dans la corbeille à papiers. Ne pouvant cependant se résoudre à partir dans l’anonymat et la modestie, il délaissa la mort pour embrasser le fantasme de l’anachorète. Il profita de sa convalescence pour relire le Voyage au Mont Athos de François Augiéras, dont l’ascèse érogène se mariait si bien avec son enfermement du moment. Dans ses moments de rêverie entre les plages de sommeil, il se retrouvait seul au cœur des montagnes, peinant à éplucher le réel du fruit de son imagination. Le chemin tortueux qu'il suivait se rétrécissait par endroits, découvrant alors des perspectives vertigineuses sur des éboulis de pierres rouges, qui plongeaient en cascades dans l'infini des vallées de cette cordillère de feu. Ce paysage minéral aux couleurs arides contrastait avec le bleu profond du ciel, horizon de promesses et de déceptions. Il traçait sa route, le pied hésitant entre deux lames de roche, le regard bas de vigilance et lourd de pensées. Trébuchant parfois, il tomba à maintes reprises. Relevé, il observait alors chacune des nouvelles entailles que le relief avait imprimées dans sa chair d'enfant. Mais, les unes après les autres, ses plaies se recouvraient de lichen, et son corps ainsi végétalisé semblait résister à l'immensité minérale qui l'enfermait.
Il avait déjà cheminé six heures lorsqu'un chien vint à sa rencontre, qui lécha les perles de sueur qui gouttaient à travers la mousse de ses mains déjà cicatrisées. Enfin désaltéré, l'animal l'invita à le suivre par trois aboiements brefs mais profonds. Escorté par son nouveau compagnon de voyage, il ne tarda pas à bifurquer pour s'engager sur un chemin de traverse, qui le conduisit jusqu'à un grand portail fermant deux solides pans d'un mur de pierres. La serrure n'était pas verrouillée, mais le battant résista car il se trouvait prisonnier de la rouille. Le lierre épais qui grimpait le long des barreaux protégeait la propriété de la curiosité des regards égarés, gardant jalousement le secret d'une antique intimité. Pourtant, ses efforts pesèrent d'or car, en cédant à son insistance, la lourde grille de métal lui offrit le passage vers un monde végétal, envahi par les bouquets d'hortensias et les fleurs des bougainvilliers. Face à lui s’ouvrait une longue allée bordée de coloquintes qui poussaient en bataille entre les cyprès, traçant une ligne droite jusqu’à une imposante bâtisse en bois d’architecture coloniale. Il s’engagea sur le chemin et se laissa conduire en suivant les senteurs délicates jusqu’à la maison. La porte était entrouverte, si bien qu’un courant d’air suave l’attira à l’intérieur. Il pénétra dans un hall dont les hauts murs étaient recouverts de panneaux d’un sombre bois exotique. Le sol carrelé de marbre à damiers diffractait une fraîcheur qui caressa la peau de son visage et de ses bras nus.
Il venait de se rendre compte que son ami chien avait disparu, lorsqu’un couple descendit à sa rencontre depuis le majestueux escalier central. La jeune femme était drapée dans une tunique écrue et vaporeuse, qui contrastait avec la raideur de ses cheveux noirs qu’elle portait longs et séparés par une raie en leur milieu, retenus de part et d’autre du visage par un fin bandeau tressé de fils d’or. Il émanait de cette mince vestale au nez aquilin une beauté à la fois simple et majestueuse. Arrivé en bas des marches, le couple se sépara, et tandis que son mari prenait bien garde de rester en retrait au pied de l’escalier, la maîtresse des lieux vint à la rencontre de son visiteur. Ses premiers mots furent pour lui tout autant familiers que mystérieux, lorsqu’au lieu de le saluer, elle lui rapporta les confidences qu’une fleur d’aubépine lui avait faites le matin même : « Je préfère garder l’illusion de mes amours, m’a-t-elle confié. Et sais-tu ce que veut dire cette fleur lorsqu’elle parle de ses amours ? » lui demanda-t-elle. Il imagina qu’il pouvait s’agir d’une référence aux bourdons qui venaient chaque jour la butiner, se nourrissant d’elle avant de l’abandonner, exsangue, aux timides rayons du soleil matinal. Cette vérité jaillit de son inconscient comme le pétrole d’un nouveau forage, tandis que le couple gardait à présent le silence tout en l’observant d’un regard initié dont il ne pouvait saisir les arrières pensées. L’extrême malaise qu’il ressentit alors, raviva chez lui le souvenir d’un rapt initial, une face cachée de la lune qui reflétait soudain les flammes d’un incendie mémoriel. « Ici c’est enfer » pensa-t-il, tandis que le rêve se muait en cauchemar.
Il sortit brisé de sa convalescence. Son corps portait la fatigue des jours de fièvre et de jeûne. Mais son cœur ne se remit jamais de ce qu’il vécut comme une saignée émotionnelle. Ses longues rêveries avaient happé ses sentiments les plus profonds ; elles s’en étaient nourries et n’en avaient rejeté qu’une fange infecte qui l’empoisonnait d’une lenteur sourde et quotidienne. Le dégoût qu’il s’inspirait lui-même le poussa dans les rets de conduites déviantes. Il remarqua par exemple qu’avaler une gorgée de soupe après avoir croqué une tomate cerise laissait à sa bouche un arrière-goût répugnant de vomi. Cette sensation malsaine n’avait pour lui rien d’agréable, mais elle le renvoyait au soulagement du lâcher prise, aussi bien qu’à son rejet intérieur. Par cette pratique, il apprenait à domestiquer son malaise, s’offrant ainsi le plaisir de s’être laissé aller pour un court instant à sa nausée existentielle.
Ce fut à cette époque qu’il commença à nourrir une passion pour la tératologie. Etudier les monstres lui semblait un habile moyen de mieux se comprendre, tout comme les exceptions grammaticales d’une langue permettent d’en bien saisir toutes les nuances. Il consacra des journées entières à lire des ouvrages de référence autour des malformations congénitales. Il se plongea d’abord dans le traité d’Ovide, chez qui le monstre offre un présage aux hommes sachant l’interpréter. Il affectionnait particulièrement cette mythologie païenne, libre de tout moralisme monothéiste, qui n’hésitait pas à accorder une dimension prodigieuse, divine même, à des êtres hideux, marqués par une difformité de corps ou d’esprit. Comme les hommes devaient se sentir moins seuls dans un monde gouverné par des dieux imparfaits ! Avec les travaux d’Ambroise Paré à la Renaissance, le monstre, qui conserve encore une part céleste, perd peu à peu son aura mystique pour sombrer dans une triste rationalité scientifique. Il regrettait cette dérive vers l’embryologie, culminant au dix-neuvième siècle avec Saint-Hilaire et Von Helmsbach. C’était à croire que les peuples d’occident avaient cherché en vain des justifications médicales à la monstruosité de leur société, bientôt rongée par le cancer de l’industrialisation et de la lutte des classes. Il se raccrocha alors à une tératologie des loisirs, où les monstres, changés en phénomènes de foire, regagnaient leur galons de prodiges sous les yeux envoûtés d’une foule de curieux, partagée entre dégoût et satisfaction d’un voyeurisme égoïste. L’espèce humaine se pressait alors dans l’ivresse de ces fêtes foraines, croyant se rassurer devant une altérité déformée. Elle se condamnait pourtant au purgatoire, face au miroir grossissant de ces aberrations qui rendaient simplement visible la difformité d’une société malade. Il souffrait alors au visionnage de La Monstrueuse parade de Tod Browning, ou même des longs métrages de Lynch, qui le renvoyaient à l’image qu’il avait fantasmé de lui-même.
Pressé d’échapper à cette atmosphère malsaine dans laquelle il étouffait chez lui, il se mit à passer de longues heures dehors, aussitôt que le temps le lui permettait. Il abandonna ses après-midi au Luxembourg, qui le laissaient trop libre de s’emprisonner dans des conversations intérieures, et les remplaça par d’interminables marches à travers Paris. Chaussé de cuir et d’épaisses semelles de gomme, il déambulait à rythme soutenu, prenant garde de ne jamais s’arrêter trop longtemps, de peur que les démons qu’il refoulait avec tant d’efforts ne le rattrapassent bien vite. Ses pérégrinations urbaines se muaient alors en vagues errances, menées sans autre but que l’oubli de soi. Il découvrit ainsi comment chacun de ses pas semblait peu à peu combler le vide abyssal qui l’habitait ; dans ces moments de plénitude, il faisait l’expérience d’une vie simple, construite autour de l’éternelle répétition d’une réalité devenue anecdotique. Bercé par le balancement régulier de son propre corps, une dose d’opiacés semblant tapisser ses veines, il redécouvrait alors la jouissance timide mais durable du pèlerin à la recherche d’une altérité spirituelle. La ville prenait là une dimension onirique ; ses pierres séculaires s’unissaient au béton brut, dans une grande parade nuptiale rythmée par la danse des réverbères qui faisaient ondoyer leur lumière le long des pavés humides. De leur union semblait jaillir du sol la treille métallique du ministère de la culture, cage d’acier contenant les désirs exhibitionnistes du bâtiment. A ce sentiment d’oppression et d’enfermement, succédait au contraire le débordement libérateur du centre Pompidou, dont l’infrastructure était parvenue à faire exploser le carcan des façades. Lorsque ces paysages de raideur animée semblaient le poursuivre sans relâche de leur allure de morts-vivants, il regagnait la rive gauche et longeait le quai Branly jusqu’à la muraille végétalisée du musée des arts premiers. A travers la luxuriance des feuillages, il entendait le murmure enveloppant des puissances fondamentales. Il se laissait envahir par l’énergie des archétypes primitifs dont la force, tout juste contenue par les maîtres du désordre, menaçait à tout instant de se changer en pulsion de mort. Observant les pigeons qui peuplaient les trottoirs, il songeait avec nostalgie à son adolescence, lorsqu’il était encore assez vif pour les frapper du pied. Au moment de l’impact, il avait parfois entendu un claquement sourd, qu’il interprétait comme le signe qu’un organe avait lâché brutalement. A son grand regret aujourd’hui, l’agilité lui faisait défaut, et il se contentait de leur cracher dessus, raclant toute sa haine contre ces parasites à plumes qui vérolent l’espace urbain. Son cœur entrait alors en résonance avec les cris des âmes damnées recouvrant la capitale depuis la gueule des gargouilles de Notre-Dame, et il soupirait d’aise en se laissant noyer dans la décadence post-moderne de la ville-lumière.
De retour dans le clos de son appartement, l’air confiné des deux étroites pièces le replongeait bien vite dans une torpeur angoissée, lui faisant perdre tout bénéfice que son activité physique avait pu lui offrir. Il se laissait alors tomber au creux de l’unique fauteuil, un club sans âge au cuir familier, flanqué de deux larges accoudoirs élimés. Porté par la garniture rassurante du coussin, il retournait aussitôt aux vagabondages de l’esprit, pourtant si néfastes à son équilibre déjà précaire, tel un toxicomane repenti redécouvrant un plaisir masochiste jamais vraiment oublié. Ses rêveries prenaient un tour de plus en plus politique, et chaque semaine qui s’écoulait devenait le témoin d’une radicalisation progressive dans ses opinions. Il s’imaginait en démiurge, en grand ogre coprophage avalant la matière fécale d’une société honnie, pour faire de ce ferment infecte une force monstrueuse, brute et sauvage. Il irait éblouir les ténèbres de l’éclat de ses heures sombres ; il viendrait cracher sa colère dans le bénitier des bouches, puis gagnerait, une fois déchiré par cet enfantement terrible, le repos d’un corps enfin soulagé du pesant de son âme. Il idéalisait une humanité finalement débarrassée de son instinct de survie, dans un anti-existentialisme libéré de toutes les utopies du vingtième siècle. Il conchiait le regain de spiritualité qui accompagnait les débuts du nouveau millénaire, lui opposant ce qu’il se plaisait à qualifier de djihadisme nihiliste sauvage. Le terrorisme contemporain faisait montre selon lui d’une impardonnable faiblesse d’intention, en s’inscrivant dans la défense d’un idéal. Lui, croyait au contraire que la véritable violence n’avait jamais à s’embarrasser de légitimation ; elle devait s’ancrer dans les profondeurs brutes du non-être. C’était à ce prix que l’humanité pourrait être libérée de tout principe sociétal, et il nourrissait le fantasme d’endosser le rôle de celui qui précipiterait sa chute.
A l’approche de Noël, fuyant les lumières de fête et le reflet de la joie des passants dans les vitrines, il prit quelque temps plaisir, mu par un vent de curiosité, à fréquenter la librairie antitotalitaire de Paris. Elle était tenue par un immigré roumain qui avait choisi de sceller la porte du passé communiste, condamnant sa patrie à la solitude des limbes éternels. Le libraire se maintenait captif volontaire du fascisme de ses livres, dont les secrets infâmes se cachaient derrière le lourd rideau de fer qui gardait l’entrée de la boutique. Lorsqu’il en franchit le seuil pour la première fois, il eut peur de se retrouver prisonnier d’un extrême politique sans retour. Mais, cependant qu’il observait le Roumain, il comprit bien vite qu’il ne ressemblerait jamais à cet homme râblais, avec qui il partageait pourtant une colère sourde, presque primitive, nourrissant une révolte face aux artifices de cette vie diffractée par le prisme des résidus d’humanité. Il se laissait aller à dériver le long des lignes des pamphlets abjects qui se dissimulaient derrière le masque d’odes libertaires. Mais jamais il ne tomba dans les pièges de leur populisme, qui chacun se heurtait à son esprit critique, autant qu’à l’empathie qu’il avait pour ses semblables, cette dernière s’accroissant à mesure que grandissait son dégoût pour le monde, par l’une de ces lois naturelles qui veulent qu’un phénomène soit contrebalancé par un autre d’égale intensité. Les autres l’écœuraient, non pas qu’il se sentît en tout point différent d’eux, mais précisément parce qu’il y trouvait des ressemblances qui marquent notre appartenance à l’espèce. Ces similitudes nous fondent dans un même moule, les divergences qui nous distinguent n’étant qu’une différence dans sa forme, et non dans sa structure. Il eût pu accepter de vivre entouré de jumeaux parfaitement identiques, tout aussi bien que parmi des créatures foncièrement différentes et singulières ; mais il développait un rejet puissant face à cette société humaine où notre altérité est strictement bornée par les lois générales qui régissent notre espèce. Il vivait comme une agression chacune des différences qu’il observait chez l’autre, car l’écart de caractère chez autrui lui apparaissait d’autant plus inacceptable qu’il en saisissait la nature et les motivations communes à tous les hommes. Un défaut décelé chez une personne le faisait souffrir, car il le percevait comme une tache sur l’expression de ses propres qualités. Mais les qualités qu’il reconnaissait aux autres, lui provoquaient une souffrance plus grande encore, pas tant parce qu’il ne les possédait pas, que parce qu’il eût pu les partager avec eux. Aussi, l’intégration à toute communauté, qu’elle fût familiale, amicale ou professionnelle, faisait-elle vaciller sa flamme, menaçant à chaque instant de l’éteindre, pour le plonger dans les ténèbres de la négation de sa race.
Alors il rêvait. Il rêvait d’une dictature, libérée de tout principe idéologique, et qui aurait pour unique but celui d’anéantir jusqu’à l’instinct de conservation chez l’homme. Il se laissait bercer par l’espoir d’un totalitarisme de la déconstruction qui, faisant un à un sauter les maillons de la chaîne de survie, renverrait l’humanité à la solitude d’un individualisme dépouillé de toute volonté, et même désir, de préservation. Mais, se sentant aspiré dans le gouffre du génocide, il se raccrochait soudain à cette empathie qui ne le quittait jamais, et qui enflait à mesure qu’il réduisait ses liens individuels aux autres, car cela développait chez lui par contraste un lien universel avec la multitude. Dans ces moments de basculement, où toutes les valeurs s’inversaient, il repensait à l’escargot et, se sentant broyé entre un marteau et une enclume qu’il peinait à distinguer l’un de l’autre, tout son être alternait entre la vanité d’une coquille vide et l’effroi de la bête privée de sa coquille. Fatigué enfin de résister à ce torrent émotionnel, il s’abandonnait au flot des sentiments, et laissait peu à peu la dictature du corps se faire renverser par le coup d’Etat du cœur et des tourments.
Il émergeait épuisé de ces folies où sa raison s’égarait, et lorsqu’enfin il se couchait, il était pris de vertiges, comme entouré de puissantes vapeurs alcooliques. Son matelas, encore tout auréolé du jaune d’excessives transpirations, semblait alors voguer dans la petite pièce mal aérée, bercé avec nonchalance par le roulis d’un inconscient trop longtemps refoulé. Dans ces moments d’ivresse, sa tête lui semblait enflée et légère comme un ballon d’hélium, amarré à un corps minuscule et de la densité du plomb. A mesure que son cœur s’enfonçait dans les profondeurs arides d’un désert minéral, sa raison vagabondait ainsi dans les moiteurs vaporeuses de la chambre à coucher. Il s’éveillait la gorge serrée, dans l’ombre épaisse des conifères défiant le soleil de leurs pointes raidies dressées haut vers le ciel. Pieds nus sur un tapis de mousse, il zigzaguait entre les troncs à l’écorce squameuse, traçant une route incertaine barrée de racines et de branches mortes. Guidé par le bourdonnement d’un microcosme en effervescence, il avançait avec peine, les perles de sueur changeant l’arrête de son dos en une rivière saumoneuse dans l’humidité encore fraîche d’un printemps précoce. Contraint de contourner un vieux tumulus qui s’éboulait du haut des ans, il distingua au loin à travers les branchages une cabane dont la taille grossissait à mesure qu’il s’approchait d’elle, jusqu’à devenir une imposante fuste en bois sombre. Ses murs étaient montés d’épais rondins taillés en pointe, dont l’extrémité rouge les rendait semblables à de gigantesques crayons trempés dans le sang du maelstrom originel. Les pilotis sur lesquels reposait la maison lui donnaient des airs de grande dame s’élevant au-dessus de la multitude, dressée sur les échasses de l’arrogance et du jugement. Pourtant, lorsqu’il décida d’entrer, une fois gravies les quelques marches qui le séparaient de la porte, un tourbillon violent l’aspira irrésistiblement vers les profondeurs émotionnelles de son enfance. Les sutures lâchaient, toutes les plaies se rouvraient, et la douleur fut si intense que sa voix s’étrangla dans un sanglot de sel et d’amertume.
Alors qu’il arpentait les pièces, il se sentait plus maladroit encore dans sa démarche, ne sachant quelle posture adopter. Ses oreilles qui résonnaient dans un concert d’acouphènes, accompagnées d’un engourdissement de ses membres, le firent douter d’incarner réellement son corps. Il s’observait marcher depuis le plafond, peinant à se déplacer dans une maison pourtant vide de meubles. Mais la densité des émotions qui la peuplaient épaississait l’air, et le faisait prisonnier d’une gigantesque toile invisible qui entravait chacun de ses gestes. Contemplant le feu qui brûlait dans le foyer du grand poêle à bois, il fut pris d’un vertige métaphysique, convaincu alors que des forces d’outre-mort se jouaient de lui, le changeant en pantin dont elles tiraient les fils avec des mouvements secs et saccadés, dans une danse macabre et dégradante. Il se savait condamné à une fatalité malsaine, comme si chacune de ses expériences passées avait bâti un réseau complexe de chaînes qui devenaient plus résistantes à chaque nouvelle frustration. Les bourdonnements qui colonisaient ses oreilles l’empêchèrent d’entendre approcher, émergeant des entrailles primordiales de cette forêt de souvenirs, la femme qui avait déjà hanté son rêve. Elle se tenait là, de nouveau face à lui, vestale nimbée d’une chaleur qui irradiait depuis son ventre arrondi, et qui l’enveloppa, calmant son cœur et apaisant ses sens en détresse. Faisant un pas vers lui, elle l’enlaça avec une tendresse toute familiale, qu’il perçut pourtant viciée d’une pernicieuse hypocrisie. Il ne pouvait cependant s’interdire d’éprouver pour elle un désir incestueux et brutal, la voyant ainsi débarrassée de l’encombrante figure masculine qui l’accompagnait la première fois. Mais, tandis qu’il reculait un peu, se libérant de son étreinte pour mieux contempler son visage, tout prêt à céder à son élan, il crut confondre son sourire avec un rictus hideux, fait de haine et de mépris. Mu par une pulsion d’une violence inouïe, il lui déchira le visage de ses ongles, oubliant qu’il fut un jour un homme. Alors il regarda sa victime immobile, prostrée sur le tapis de prière persan qui habillait le sol, et, encore tout habité par la rage et la colère, il arracha le masque en miettes d’un si beau visage, pour ne rien découvrir derrière, sinon le reflet d’une solitude infinie.

